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jeudi 11 décembre 2008

Réflexion sur la sidra Vayishlakh

La bénédiction d'Israël

par Ariel REBIBO

Jacob se dirige vers le pays de Canaan. Son frère Esaü vient à sa rencontre avec quatre cents hommes. Effrayé, Jacob se prépare au combat. Il prie Dieu et envoie de nombreux présents à Esaü. La nuit venue, il fait entrer sa famille en Canaan par le torrent du Yabboq. Le lendemain Esaü est déjà là (Gen. 33, 1, 3-4).

« Jacob leva ses yeux et il vit, voici qu’Esaü venait, et avec lui quatre cents hommes. (…) [Jacob] se prosterna à terre sept fois, jusqu’à approcher de son frère. Esaü courut à sa rencontre, l’étreignit, se jeta à son cou et l'embrassa ; et ils pleurèrent."

La guerre fratricide n'a pas eu lieu. Cependant, au coeur de cet épisode, Jacob mène un autre combat. Durant la nuit précèdant la rencontre, Jacob est resté seul sur la rive du Yabboq. Un homme lutte avec lui jusqu'à l'aube. Ne pouvant l'emporter, il frappe Jacob à la cuisse. Jacob le retient encore jusqu'à ce qu'il le bénisse (32, 28).

"Ton nom ne se dira plus Jacob mais Israël, car tu t'es imposé avec Dieu et avec les hommes et tu y es parvenu. (...) Jacob apella ce lieu Peniel / face de Dieu - Car j'ai vu Dieu face à face et ma vie a été sauve."

Jacob va à la rencontre d'Esaü en boitant. Son infirmité témoigne de son héroïsme. Que peut-il craindre, lui qui a survécu au face à face avec Dieu ? Pourtant, loin de montrer la moindre assurance, Jacob semble faire preuve de faiblesse devant Esaü. Il offre ses richesses, crie à Dieu son désespoir et se prosterne sept fois devant Esaü. Il l'appelle "mon maître", il est "son serviteur".

Jacob ne juge pas de la nécessité du combat en évaluant les rapports de force ou par orgueil. Il connaît la cause de la haine d'Esaü : la bénédiction d'Isaac qu'il lui a prise (27, 28-29) :

"Que Dieu te donne de la rosée du ciel et de gras terroirs. (...) Sois chef pour tes frères et que les fils de ta mère se prosternent devant toi ! Maudit soit qui te maudira, béni soit qui te bénira !"

En lui offrant les richesses et en se prosternant, Jacob rend à Esaü la partie de la bénédiction qui l'intéresse. Jacob-Israël lutte pour mériter la fin, être une source de bénédictions.

vendredi 5 décembre 2008

Réflexion sur la sidra Vayétsé

Les anges gardiens

Par Ariel REBIBO
Jacob quitte le pays de Canaan pour la Mésopotamie. Il craint d’être rattrapé par son frère ou de ne jamais revenir dans son pays. La bénédiction qu’il a usurpée, au lieu de le renforcer, le met en danger. Le doute sur le bien-fondé de son acte autant que l’angoisse au sujet des conséquences l’envahissent. Jacob s’arrête pour passer la nuit. Il fait alors un rêve devenu célèbre. Une échelle est dressée sur la terre et son sommet atteint le ciel. Des anges y montent et en descendent. Cette image est suivie d'une parole qu'elle illustre et concrétise (Gen. 28, 11) :
  • "Et voici que l'Eternel se tenait au dessus. Il dit : Je suis l'Eternel, le Dieu d'Abraham ton père et le Dieu d'Isaac, cette terre sur laquelle tu reposes, je la donne à toi et à ta postérité. (...) Voici que je suis avec toi ; Je te garderai partout où tu iras, et je te ramènerai dans cette contrée, car Je ne t'abandonnerai pas avant d'avoir accompli ce que j'ai dit à ton sujet."
L’échelle et les anges symbolisent donc la protection divine. Pourquoi les anges ne se tiennent-ils pas autours de Jacob ? Pourquoi montent-ils avant de descendre ? Le commentaire de Rashy répond à ces questions :
  • « Les anges qui l’ont accompagné sur la Terre d’Israël ne peuvent en sortir et sont donc montés au ciel. Les anges des autres pays que la Terre d'Israël sont alors descendus pour l’accompagner. »
Cette explication s’appuie encore sur un autre verset. Après vingt et un ans, Jacob revient au pays de Canaan et voit à nouveau des anges :
  • "Des anges de Dieu le rencontrèrent. Jacob dit en les voyant : Ceci est le camps de Dieu. Et il appela cet endroit Mahanayim / "deux camps".
De façon générale, l'action de Dieu ne peut être définie. Elle est alors représentée par des anges ou dans le langage Biblique des "envoyés". Le rêve de Jacob lui apprend que bien que son histoire ne sera pas dirigée selon les même principes, sur la terre d'Israël comme en dehors, Dieu l'assure malgré tout de le protéger durant son exil et d'un jour y mettre fin.

dimanche 23 novembre 2008

Réflexion sur la sidra Toledot

La bénédiction d'Isaac

Ariel REBIBO

"Et ce fut, quand Isaac vieillit, ses yeux s'obscurcirent au point de ne plus voir. Il appela Esaü, son grand fils, et lui dit : Mon fils. Il lui dit : Me voici."

Avant de mourir Isaac souhaite bénir son fils Esaü (Gen. 27). Mais il bénit finalement son deuxième fils Jacob déguisé en Esaü. L'aveuglement explique le fait qu'Isaac soit trompé par Jacob. Certains commentateurs voient encore dans l'aveuglement d'Isaac la réponse à une question : Pourquoi choisit-il le fils le plus violent (25, 27) ?

"Esaü devint un homme connaissant la chasse, et Jacob devint un homme simple habitant sous les tentes."

Pour leur mère Rébecca, Jacob est seul méritant. Elle l'incite alors à prendre la place d'Esaü. Selon cette interprétation, le même aveuglement qui cache à Isaac la véritable personnalité de son fils Esaü, permet finalement à Jacob de prendre la place qui lui est due.

Toutefois, tel que le presente la Tora, Isaac ne méconnaît pas la personnalité de son fils Esaü. Elle précise ainsi que Esaü, à la suite de ses mariages avec des femmes hittites, déçoit ses parents (Gen. 26, 35) :

"Elles furent une amère affliction pour Isaac et Rébecca."

Pourtant Isaac décide de le bénir dans le verset qui suit. Plus encore, il évoque à cette occasion l'aspect guerrier d'Esaü (27, 3) :

"Et maintenant emporte tes armes, ton carquois et ton arc, sors dans la campagne et chasse du gibier pour moi. Fais-moi des mets comme je les aime, apporte-les-moi pour que j'en mange, afin que mon âme te bénisse avant que je meure."

Son esprit a bien perçu la violence d'Esaü. C'est avec lucidité qu'il décide de le bénir et non par aveuglement. Il tient précisément à faire dépendre la bénédiction de la personnalité particulière d'Esaü. Il lui enseigne que la puissance de son bras et la fougue qui l'anime n'expriment pas nécessairement un désir de pouvoir fondé sur la violence et la destruction. Sa force est indispensable pour faire de ce Monde un lieu de délices et de bénédictions. Mais ce défit, seul Jacob finira par le relever (27, 22) :

"Jacob s'avança vers Isaac, son père ; celui-ci le palpa et dit : La voix est la voix de Jacob, mais les mains sont les mains d'Esaü."

Par son mensonge, Jacob rétablit la justice que son père aveuglé ne peut observer.

vendredi 21 novembre 2008

Réflexion sur la sidra Hayé Sara

Le choix de Rebecca

Par Ariel REBIBO

Après la mort de sa femme Sarah, Abraham décide de marier son fils Isaac. Il demande à Eliézer son fidèle serviteur de retourner dans le pays d'Aram pour y trouver un femme pour Isaac. Arrivant le soir, près de la fontaine, Eliezer fait s'agenouiller ses chameaux et s'adresse à l'Eternel pour qu'il l'aide dans son entreprise (Gen. 24, 12) :

"Voici je me trouve au bord de la fontaine, et les filles des habitants de la ville sortent pour puiser de l'eau. Eh bien ! la jeune fille à qui je dirai : Veuille pencher ta cruche, que je boive, et qui répondra : Bois, puis je ferai boire aussi tes chameaux, c'est elle que tu auras destinée à ton serviteur Isaac."

Quelle femme peut remplacer Sarah ? Quelle est celle qui, avec Isaac, va poursuivre l'oeuvre d'Abraham ? Qui sera la mère de la descendance promise par l'Eternel à Abraham, bénie par Lui et porteuse de Son alliance ? Conscient de toute ces questions, Eliézer ne s'interresse pourtant nullement aux croyances de la jeune fille. Est-elle attachée à l'idolâtrie. Saura-t-elle transmettre le message monothéïste ? Le signe que donne Eliézer s'arrête sur un autre aspect. La jeune fille qui sait être généreuse envers ses semblables et avec les étrangers et qui ressent de la compassion pour les animaux possède les qualités recherchées par Eliézer. La foi d'Abraham en un Dieu unique est indissociable de l'amour de l'humanité et des créatures.

Eliezer fait donc son choix et remercie devant les parents de la jeune fille le Dieu du Ciel, Dieu d'Abraham, de l'avoir ainsi guidé. Les parents s'adressent alors à leur fille Rébecca (24, 57) :

"Ils lui dirent : Pars-tu avec cet hommme ? Elle répondit : Je pars."

Rébecca comprend à son tour que son amour pour l'Humanité trouvera sa véritable place dans la foi d'Abraham. Comme lui, elle est alors prête à tout quitter pour entreprendre un long voyage.

jeudi 13 novembre 2008

Réflexion sur la sidra Vayéra

"Et Dieu éprouva Abraham..."

Ariel REBIBO

Lors de l’épreuve de la ligature d’Isaac, Dieu utilise la même formule que pour le premier ordre qu’Il lui avait adressé :

« Lekh lekha / Va, pour toi, de ta terre, de ton lieu natal, et de la maison de ton père, vers le pays que je t’indiquerai »
« Prends donc ton fils, ton unique que tu as aimé, Isaac et lekh lekha / va, pour toi vers la terre de Morya et élève-le là-bas en holocauste sur une des montagnes que Je te dirai. »

Cette similitude relie ces deux ordres. La première fois Abraham doit quitter ce qui lui est proche. Il abandonne son passé pour la promesse d’une postérité et d’un pays. L’Eternel affirme encore qu’il deviendra une bénédiction pour toutes les nations.

Lors du second « lekh lekha », sacrifier Isaac revient à abandonner son futur. Sa soumission ne lui apporte cette fois plus rien. Abraham doit accepter de se retrouver comme avant le premier « lekh lekha », dépourvu de toute promesse.

Abraham accepte et s’en va pour sacrifier son fils. Quelle cruauté ! Mais est-ce tellement impensable ? Combien de fils sacrifiés la Terre a-t-elle déjà engloutie ? L’amour de Dieu se place au dessus de tout. Et Dieu ne peut rester insensible à la souffrance ressentie en son Nom.

Finalement, un ange retient le bras d’Abraham. En cet endroit, futur Mont du Temple, Abraham découvre le sens profond du sacrifice. Tous les sacrifices ne sont pas bons aux yeux de Dieu. Le sacrifice est un moyen de ramener celui qui l’offre sur le chemin de la vie. Offrir sa vie ou celle de ses enfants ne constitue pas un gage de vérité. Au contraire, Abraham apprend que l’on ne sert pas Dieu en versant le sang en Son nom tout en exigeant de Lui qu’Il pacifie ensuite et reconstruise le Monde détruit prétendument pour Sa gloire. Tel est le culte rendu au dieu Molekh. Les bénédictions faites à Abraham ne se réalisent elles que dans la vie désirée et protégée par les êtres humains.

Réflexion sur la sidra Lekh lekha

La foi d'Abraham

Ariel REBIBO

Avant que Dieu ne parle à Noé, la Tora précise qu'il est "un homme juste et parfait dans ses générations". Avant que Dieu ne se révèle à Moïse, plusieurs récits illustrent son courage et son refus de l'injustice. Mais lorsque Dieu s'adresse pour la première fois à Abram, nous ne savons rien de sa personnalité ou de ses qualités.

Les versets précédant la parole de Dieu nous renseignent brièvement sur la famille de Terah, père d'Abram. Nous apprenons simplement qu'Abram est marié à Saraï, une femme stérile, et qu'il ne peut donc pas avoir d'enfants. L'Eternel s'adresse alors à lui en lui demandant de tout quitter pour rejoindre la terre qu'Il lui indiquera. Là-bas, Il lui promet une grande descendance et des bénédictions extraordinaires pour lui et son futur peuple.

Qui donc est cet homme auquel l'Eternel promet tant de bienfaits ? Pourquoi a-t-il été choisi ?

La suite du récit nous permet de mieux connaître le personnage d'Abram. On découvre un être d'exception ne recherchant ni les richesses ni les honneurs, prêt à combattre des rois pour délivrer son neveu et à s'opposer à Dieu pour sauver les villes de Sodom et Gommorrhe. Abram est l'exemple d'un homme généreux, hospitalier et craintif de Dieu. Mais rien de tout cela n'apparaît avant le premier appel divin. Abram n'acquiert pourtant pas subitement toutes ces vertus. En les passant sous silence la Tora nous enseigne qu'elles n'ont pas constitué les raisons suffisantes au choix divin d'Abraham.

Une idée ressort simplement des versets : L'Eternel s'adresse à Abram et ce dernier se met immédiatement en marche (Gen. 12, 4).

"Abram est parti comme le lui avait dit l'Eternel."

Il ne doute pas de cette voix lui demandant de tout abandonner pour un futur impossible ! Abram est donc disposé à entendre la parole divine. Jusqu'alors, il demeurait en attente de ce dévoilement. Il a découvert Dieu avant qu'Il ne se révèle à lui, telle est la raison du choix divin.

La Tora nous décrit le début de l'histoire d'Abram comme celle d'un homme ordinaire à cette époque. Abram est comme tout le monde, rien ne le prédispose à l'histoire prodigieuse qu'il va initier. Ce qui revient à dire que n'importe qui aurait peut devenir Abram. C'est à la suite d'une quête personnelle, envers et contre tout qu'il croit en Dieu. L'Eternel le suit alors dans sa démarche et lui fait découvrir des horizons qu'il ne soupçonnait pas, qu'il n'attendait pas.

Réflexion sur la sidra Noah

Pour un monde meilleur

Ariel REBIBO

Dans la Bible, la genèse de l’humanité est jalonnée de fautes. Adam et Eve contreviennent à l’ordre divin de ne pas manger de l’arbre de la connaissance. Leur fils Caïn tue son frère Abel. Quatre générations plus tard Lemekh déclare être lui aussi un assassin. Puis au bout de dix générations l’humanité, s’étant trop corrompue, est détruite par le déluge. Seul Noé et sa famille sont sauvés grâce à l’arche qu’ils se construisent suivant l’ordre de Dieu.

En lisant ces récits, nous pouvons être portés à désespérer en l’humain. Pourtant c’est une idée contraire que veut nous enseigner la Tora. Son message n’est pas transmis à des hommes instinctivement justes et bons, pour un monde parfait. La Tora décrit les hommes, les sociétés et l’Histoire dans leurs réalités. C’est donc “en connaissance de cause” que Dieu impose à l’homme de suivre Ses voies en pratiquant la justice et en recherchant la paix.

Il ressort donc des premiers récits de la Genèse un extraordinaire message d’espoir. Comme Noé chaque femme et chaque homme est capable de désirer le Bien et de trouver la force et le courage de l’accomplir. Aucune société, aucune idéologie ne servent d’excuses à ceux qui choisissent d’appliquer véritablement la justice. Ce sont ces justes qui posent les fondations d’un monde meilleur.

Réflexion sur la sidra béréshit

Questions des origines

Ariel REBIBO

Après leur faute, Adam et Eve se cachent. Dieu appelle alors Adam :

"Où es-tu ?"

Par sa question, Dieu enseigne que la faute n'éloigne pas seulement l'être humain de son Créateur. En croyant se dissimuler au regard divin, il ferme les yeux sur sa propre existence.

Après le meurtre d'Abel, Dieu pose également une question à Caïn :

"Où est Abel ton frère ?"

Mais Caïn répond avec audace :

"Suis-je le gardien de mon frère ?"

Dieu affirme précisément qu'il est le gardien de son frère. Le meurtre constitue un double manquement : au droit qu'il a de vivre et au devoir de le protéger. Mais pour Caïn, rien n'a rien changé. Qu'est-ce qu'une action humaine ? Un infime déplacement au regard de l'Univers. Dieu lui apprend alors que les fautes ne s'effacent pas :

"La voix du sang de ton frère crie vers Moi depuis la terre."

Les actes s'enchaînent. Le Monde prend la forme que les humains lui attribuent. La mémoire n'expose pas seulement une image du passé, elle explore les fondations du présent sur lesquelles se construit notre avenir.

A la suite des deux fautes Dieu pose une question. Il incite Adam et Caïn à reconnaître la gravité de leurs actes et leur ouvre la voie du pardon. Mais Caïn et Adam n'apportent pas les réponses suffisantes. Ils ne savent pas, après leur faute, se relever, assumer leur passé et décider de le réparer. Ils ne parviennent pas à redevenir l'être qu'ils étaient avant qu'il ne se transforme. Cet inachèvement introduit l'Histoire de l'Humanité. Les questions de Dieu à l'humain "Où es-tu donc ? Et où est ton frère ?" demeurent en suspens, en attente de réponse. Ces questions posées au début de la Tora doivent nous rendre attentifs aux réponses apportées dans la suite de la Tora. Abraham, Isaac, Moïse répondent ainsi à la question de Dieu à Adam "Où es-tu ?" :

"Hinéni" / "Me voici !"

Et en écho à la question à Caïn "où est ton frère ?" Joseph clame :

"Mes frères, je recherche !"

Les questions ne portent pas sur un objet extérieur à l'Humanité. Dieu incite les humains à s'interroger sur eux-mêmes. Même après la faute l'homme peut et doit se retrouver face à Dieu et face aux autres hommes. Ces remises en questions nous contraignent à nous redécouvrir et à assumer notre fraternité universelle.

vendredi 5 septembre 2008

Réflexion sur la sidra shophetim

Superstitions

Par Ariel REBIBO

"Qu'on ne trouve chez toi personne qui fasse passer son fils ou sa fille par le feu, qui pratique les enchantements, divination, ou magie, qui use de charme, qui consulte les esprits et les spectres, qui interroge les morts." (Deut. 18, 21-22)

Qualifier telle ou telle période de propice ou de néfaste, voir des présages si une gazelle traverse le chemin et interroger un crâne sont quelques exemples des pratiques visées par ces versets. Ceux qui y croient prétendent que des phénomènes naturels ou des actes définis dévoilent le futur ou influent sur celui-ci. Consulter un horoscope et demander conseil à un médium sont donc également frappés de l’interdit.

La Tora ne statue pas clairement quant à la véracité de ces tentatives de divination. D’ailleurs, si certains maîtres comme Maïmonide considèrent que ce ne sont que des mensonges, d’autres croient par exemple en l’astrologie. Tous s’accordent cependant sur la valeur de l’interdit. Considérons-nous comme acteurs de notre destin sans nous en remettre à une cause supérieure à notre volonté. Ce qui ne signifie pas qu’il n’existe aucune prédestination.

Les astres pour certains mais également et surement le caractère, la famille et la classe sociale influent sur notre personnalité et sur nos prises de décisions. De même, le corps, la santé, la nature et le hasard agissent sur notre état physique et sur nos capacités d'action. La Tora insiste cependant sur la liberté absolue de l’humain. Il peut s'élever au-dessus des prédestinations ou au contraire se laisser emporter au grès de tous les courants. La clairvoyance à posséder, la volonté à exprimer et les efforts à fournir pour maitriser son destin sont parfois considérables mais l’objectif mérite tout au moins d’être visé. En y renonçant l'humain exprime là encore sa liberté. Se résigner revient à laisser son être se former par des forces extérieures. Responsables de ce choix, il l'est donc de ses actes. Or c’est précisément ce qu'il tente de fuir. "Qui peut échapper à son destin ?" se dit-il en vivant sa vie tracée par d'autres.

Ni bien ni mal, tout est déjà inscrit dans l’horoscope ou présagé par le chat noir et le vendredi 13. D’une certaine manière, il en va de même des statistiques ou de certaines analyses psychologiques. Ni intégrité ni injustice dans un monde dont l’histoire des individus et des groupes est prévisible.

En interdisant de recourir aux divinations, la Tora nous incite à prendre la mesure de nos responsabilités et de notre liberté. A nous de consacrer toute notre énergie et de diriger complètement nos sentiments et notre esprit afin de mener notre existence. C’est un des sens du verset qui suit les interdits cités :

“Tu seras parfait avec le Seigneur ton Dieu.”

jeudi 21 août 2008

Réflexion sur la sidra Réé

Foi et miracles

par Ariel REBIBO

Comment prouver la véracité d'un discours prophétique ? Par l'effet d'un miracle, en dérogeant aux lois de la nature, le prophète ne peut-il pas se prévaloir de parler au nom du Créateur ? L'Eternel donne ainsi des signes miraculeux à Moïse afin de convaincre le peuple de Celui qui l'envoie. Pourtant dans le Deutéronome Moïse ordonne de ne pas écouter un prophète sur la seule foi des miracles qu'il accomplit :

"Tu n'écouteras pas les paroles de ce prophète ou de ce songeur de songe."

Les miracles ne constituent pas une preuve de la vérité prophétique. Maïmonide affirme que ce principe s'applique également à Moïse :

"Les enfants d'Israël n'ont pas cru en Moïse notre maître en raison des signes qu'il a produits. Car celui qui croit à cause de signes garde en son coeur le doute que le signe soit fait par magie ou sorcellerie (des effets d'illusion)."

Une foi qui se fonde sur des miracles est imparfaite. Les signes apportés par Moïse ne s'opposent pas à ce principe ; ils l'illustrent. La foi du peuple est faible à la suite des signes. Les miracles servent à l'impressionner. Ils l'incitent à écouter Moïse mais sans les convaincre. Cette suspicion est salutaire. A croire les prétendus prophètes, amères sont les désillusions.

Une croyance qui naît des miracles est remplie de doutes. Elle est en plus détachée de l'objet de la croyance. On ne croit pas en Moïse mais aux miracles. On peut ainsi croire en tout si preuve est faite par un miracle. Mais cette "preuve" est indépendante de la croyance elle-même, de sa vérité. Une telle foi résulte d'une contrainte à croire, d'une restriction de la liberté. Quel aveu de faiblesse quant à la force de conviction du discours divin !

Pourquoi les enfants d'Israël ont-ils alors cru en Moïse ? Ils ne commencent à croire qu'au moment de la révélation du Sinaï. Ils n'entendent plus Moïse parler mais partagent la même écoute. Mais toute l'Humanité depuis, pourquoi croirait-elle en Celui dont elle n'a pas ressenti la présence et en Sa loi qu'elle n'a pas entendue ?

La révélation du Sinaï et la loi divine n'ont de valeur pour nous que sous la forme d'un témoignage transmis depuis des millénaires. La question se pose alors sur la foi que nous devons lui accorder. La croyance en la Tora résulte alors d'une enquête (derash), expression d'une liberté - raisonnée.

Le prophète est-il un charlatan, un illuminé ou un messager divin ?

"S'il surgit en ton sein un prophète ou un songeur de songe et qu'il te propose un signe ou un prodige, même si se réalise le signe ou le prodige qu'il t'a prédit, en disant : "Allons à la suite d'autres dieux que tu n'as pas connus et servons-les !", tu n'écouteras pas les paroles de ce prophète ou de ce songeur de songe (...)."

Moïse est prophète en ce sens qu'il enseigne la Tora, expression de la loi divine.

Pourquoi croire une personne qui parle au nom de Dieu ?

Malgré l'étonnement que peuvent susciter leurs démonstrations extraordinaire

Réflexion sur la sidra Eqev

Du devoir d'aimer

par Ariel REBIBO

Moïse interpelle le peuple d'Israël au sujet de l'amour de D. :

"Et maintenant Israël que te demande le Seigneur ton Dieu ? Sinon de craindre le Seigneur ton Dieu, d'aller dans toutes ses voies, de l'aimer et de le servir de tout ton coeur et de toute ton âme."

Il affirme alors que l'amour de Dieu est indissociable de l'amour des hommes.

"Vous aimerez l'étranger car vous avez été étrangers au pays d'Égypte."

L'étranger est la première victime de la haine. L'amour de l'étranger, non la seule tolérance, représente ainsi la forme ultime de l'amour des hommes. Ce sentiment est imposé en conséquence de l'amour de Dieu. Comme l'affirme le Talmud :

"Celui qui est aimé des créatures est aimé de Dieu, celui qui est détesté des créatures est détesté de Dieu."

Si, pour se rapprocher de Dieu, un être s'éloigne de ses semblables, il s'éloigne de Dieu. Dans sa quête personnelle du divin, il perd les occasions d'aimer et d'être aimé.

En conséquence de l'amour de Dieu, Moïse annonce à Israël des bénédictions terrestres mais de terribles malheurs s'il s'en écarte. Cela peut paraître surprenant. Le véritable amour s'obtient-il avec des promesses et des menaces ?

Les “récompenses” et les "malheurs" sont en fait les conséquences naturelles des actions humaines. Une société qui se fonde sur la justice et la solidarité prospère. Elle devient suffisamment forte et unie pour résoudre les problèmes intérieurs et extérieurs.

Peut-on cependant ordonner d'aimer ? Effectivement, selon la Tora, l'amour s'impose, s'apprend et s'enseigne. Il est bien plus simple de mépriser et de nous fermer à l'amour. Nous devons alors apprendre à éprouver ce sentiment mais également l'amener et le développer. De même nous devons nous ouvrir aux autres, à l'amour qu'ils peuvent porter.

Dans la pédagogie de l'amour prennent place la ferme volonté de dialogue et de connaissance réciproque ainsi qu'un respect des différences. Aimer revient à découvrir que les différences n'opposent pas les êtres, elles les complètent. Créés à l'image de Dieu, nous possédons tous, chacun à sa façon, une puissante capacité de comprendre, de partager et d'aimer.

Réflexion sur la sidra Vaethanan

Dieu à l’épreuve

par Ariel REBIBO

Après être revenu sur de nombreux commandements dans le Deutéronome, Moïse enseigne la loi suivante (6, 16) :

« Ne mettez pas à l’épreuve l’E-ternel votre Dieu comme vous avez éprouvé à Massa. »

Que signifie l’expression « éprouver l’E-ternel » ? En donnant l’exemple de Massa, la Tora répond à cette question. Arrivés à cette étape du désert, les hébreux manquaient d’eau. Ils avaient alors conditionné leur service divin à l’obtention d’eau de la part de D..

Mettre à l’épreuve l’E-ternel signifie donc décider de le servir ou non en fonction des bienfaits que D. procure. Est-ce pourtant insensé ? Si le « Bon Dieu » ne fait pas le bien, n’est-ce pas la preuve qu’il n’existe pas ?

A moins que le bien, tel que nous le concevons, pourtant nécessaire à la définition du « Bon Dieu », ne soit pas un des attributs de l’É-ternel D.. Il existe différentes façon d’arriver à la croyance en D.. Pour certains, l’existence de D. s’impose par une réflexion sur la nature ou sur l’Histoire, le fait d’y gagner personnellement ou pas n’y change rien. Dans cette optique D. est posé comme une vérité indépendante du profit que l’on en tire. L’existence du Mal ne remet pas en question une vérité déduite ou ressentie par ailleurs. Elle soulève cependant l’incompréhension, voire la révolte, devant un D. dans lequel on croit fermement mais dont la connaissance nous échappe. Moïse attend des hébreux cette forme de croyance. Une fois que D. s’est révélé à eux et à travers toute leur histoire, qu’il leur a également exprimé sa volonté, leur service n’a pas à dépendre d’un quelconque intérêt. Ce qui ne doit pas les empêcher d’interroger Moïse sur la raison du manque d’eau. Moïse enseigne à Israël un mode de connaissance de l’E-ternel basé sur le principe de vérité et rejette celui du calcul. Ce thème parcoure toute la Bible, les hommes sont-ils en vérité au service de D. ou cherchent-ils à avoir D. à leur service ?

Réflexion sur la sidra Devarim

Les paroles de l'homme modeste

par Ariel REBIBO

Le dernier Livre de la Tora expose les discours de Moïse prononcés avant sa mort. (Deut. 1, 1) :

"Voici les dévarim / paroles que dit Moïse à tous les enfants d'Israël, au-delà du Jourdain, dans le désert, (...)."

Ce verset ne manque pas d'ironie. Quarante ans plus tôt, Moïse est également dans le désert, mais en berger solitaire avec son troupeau. Depuis longtemps il a fui le pays dans lequel son peuple souffre terriblement. Il en est bien loin, perdu dans ses pensées, avec le sentiment de demeurer un étranger sur Terre. Dieu se révèle alors à lui. Il le choisit pour libérer son peuple mais Moïse refuse. Il ne sait pas bien parler (Ex. 4, 10) :

"De grâce, Mon Seigneur, je ne suis pas un homme de dévarim / paroles, (...)."

Quel chemin parcouru depuis ! Moïse libère le peuple, lui enseigne la Loi divine et le guide dans le désert. Un Livre entier de la Tora est consacré à ses paroles, lui qui n'est pas un "homme de paroles", dans le sens de discours. On y découvre son talent d'orateur. Usant de figures de style, sachant susciter des émotions, Moïse s'adresse à Israël avant son entrée en Terre de Canaan. Il évoque le passé, l'alliance avec Dieu et les hautes aspirations auxquelles il doit rester fidèle. Moïse rappelle également ses manquements. Il s'inquiète pour le futur de son peuple mais le rassure en affirmant la foi en un renouveau toujours possible. Moïse expose encore un Code de lois, expression concrète nécessaire aux principes de la Tora. Puis avant de quitter son peuple, le Maître d'Israël lui lègue deux "testaments" : un chant aussi beau que douloureux et un ensemble de bénédictions aux tribus d'Israël.

L'Eternel a donc choisi l'homme qui ne veut pas être son prophète, qui n'ose pas s'adresser à Pharaon et ne s'imagine pas guider un peuple. Celui qui doit dire le verbe divin ne peut pas déjà porter un discours construit, habile et sûr. La parole lourde de Moïse trahit son humilité, son insatisfaction, son désir insatiable de comprendre. Comme à Moïse, Dieu ne parle qu'à celui ou celle qui le cherche, avec ses doutes et assumant la fragilité de son être. Cette personne peut écouter une parole autre, sait l'intérioriser et la faire résonner, la clamer, en des paroles qui retentissent pour tous les hommes, à travers l'Histoire.

Réflexion sur la sidra Matot

La traversée du désert

Par Ariel REBIBO

A la fin du Livre des Nombres Moïse récapitule toutes les étapes que les enfants d'Israël ont parcourues durant les quarante années du désert. Afin que cette liste de 42 noms de lieux ne nous paraisse pas sans intérêt, la Tora précise que Moïse n'en n'a pas pris l'initiative ( Nombres 33, 2) :

"Moïse nota les stations d'où ils partaient sur l'ordre de l'É-ternel."

Nous devons donc savoir que le détail de l'itinéraire d'Israël dans le désert est un ordre divin. Dans quel but, autre que géographique ou archéologique, ces lieux sont-ils mentionnés dans la Tora ?

La traversée du désert n'est pas la conséquence d'un égarement, d'une marche sans direction établie. En notant, selon la parole divine, tous les déplacements d'Israël, Moïse exprime l'idée d'un projet qui se réalise graduellement durant les quarante années dans le désert. L'alliance historique avec l'É-ternel et l'accomplissement quotidien de la loi divine nécessitent une expérience concrète ainsi qu'une prise de conscience sincère et réfléchie. Israël avance d'étape en étape. A chaque fois un défi est à relever et un enseignement est à découvrir ou à mettre en pratique. Le peuple se montre parfois méritant mais échoue en d'autres occasions.

L'apprentissage de la liberté s'acquiert progressivement, à la suite d'un effort de déplacement et d'un désir infini d'exploration. La stabilité, la stagnation et l'errance irréfléchie confinent l'humain dans ses convictions ou l'égarent et le troublent par le changement continuel de ses choix selon le lieu et le moment. Les merveilleux horizons qu'ouvre la liberté et les responsabilités qu'elle impose, se découvrent dans le mouvement, la différence, la conscience de la fragilité ainsi que la connaissance de ses faiblesses et de ses aptitudes. Les échecs comme les réussites prennent place à l'intérieur de ce cheminement, l'intention étant de se relever et de continuer. Comme nous l'enseigne un adage du Talmud (Gittin, 43a)

"Un homme n'acquiert les paroles de Tora que s'il y a trébuché."

Réflexion sur la sidra Pinhas

Le bien de chacun

Après avoir guidé le peuple pendant quarante ans, Moïse apprend qu'il va bientôt mourir. Il s'adresse alors à l'É-ternel pour exprimer une dernière requête (Nombres 27, 16):

"Que l'É-ternel, le D. des esprits de toute chair, institue un chef sur cette communauté."

L'expression "D. des esprits de toute chair" est très rare. Pourquoi Moïse l'utilise-t-il ici ? Rashy, dans son commentaire, y voit une allusion à une des qualités essentielles du chef. Moïse déclare en d'autres termes (Rashy in situ):

"Maître de l'Univers, Tu connais la pensée de chacun d'eux, Tu sais combien ils diffèrent l'un de l'autre. Donne-leur un chef qui soit à même de supporter chacun selon son tempérament personnel."

L'É-ternel répond alors à Moïse (18) :

"Prends pour toi, Josué, fils de Noun, homme animé d'esprit, et tu lui donneras des ordres devant eux."

Josué est choisi pour guider le peuple, en "supportant chacun selon son tempérament", parce qu'il est lui-même animé d'esprit.

La personne qui dirige ne doit pas seulement être experte en sciences de l'économie et exceller en stratégie militaire ou en diplomatie internationale. Elle doit également être animée d'un esprit, d'une réflexion à long terme sur les buts à atteindre. Aucune science ni aucune connaissance humaine ne permet de les déterminer. Les sciences ne répondent pas à la question de ce que nous voulons faire mais à celle des moyens pour y arriver.

Pour diriger un peuple il faut avoir la conscience d'effectuer des choix subjectifs dans le domaine des valeurs ; sociales, éthiques et religieuses par exemple. Il est ensuite nécessaire de tout mettre en œuvre pour atteindre cette finalité. Or, si la vérité scientifique doit à priori être universelle, le choix des valeurs ne peut l'être. La connaissance des faits, l'explication des phénomènes et les déductions de conséquences qui en résultent permettent d'établir de façon objective ce que nous pouvons faire, les avis divergent cependant sur ce qu'il est louable de faire. "D. des esprits de toute chair", s'exclame Moïse, trouve un homme dont l'esprit est à même de décider ce qui est bien tout en tenant compte des multiples aspirations du peuple.

Comme le dit un Rabbi hassidique, c'est parce qu'ils sont tous créés à l'image du D. Un, que les hommes sont différents.

Réflexion sur la sidra Balaq

L’œil du bien

Quarante ans après la sortie d’Égypte, Israël s’apprête à entrer en Terre de Canaan. Balaq, Roi de Moav, recherche un moyen autre que militaire pour s’attaquer à Israël. Aucune arme n’étant plus terrible que la parole, il demande à Bil’am le devin de maudire Israël. Depuis les hauteurs de Moav, Bil’am observe le peuple afin d’y trouver un défaut ; la faille par laquelle s’introduiront ses paroles destructrices. Cependant l’Éternel l’en empêche et le contraint à prononcer des éloges du peuple d’Israël.
La Tora quitte ensuite le pays de Moav et revient dans le campement d’Israël. Qu’en est-il de ce magnifique peuple décrit par Bil’am ? Un bien triste spectacle nous est offert. Le peuple se livre à la débauche avec les filles de Moav puis est entraîné à pratiquer le culte de Ba’al Pé’or. Un fléau se propage alors. Seul le prêtre Pinhas, agissant avec zèle, met fin à l’épidémie. Cet épisode s’oppose de manière flagrante aux oracles de Bil’am !
Bil’am connaît les faiblesses d’Israël puisque c’est lui qui incite les filles de Moav et de Midyan à se prostituer. Il perçoit donc le mal en Israël. Pourquoi est-il alors empêcher de dire ce qu’il voit ?
La Tora décrit toujours le peuple d’Israël sans complaisance. L’image est parfois peu glorieuse, mais le but des critiques est constructif. L’intention de Bil’am est contraire. Dans l’Univers rien n’est parfait, Bil’am ne retient que le mal.
Tout jugement étranger n’est pourtant pas malveillant. Les critiques de Yitro, prêtre de Midyan, permettent ainsi d’établir le mode de juridiction de la Tora. Moïse compare même Yitro aux yeux du peuple d’Israël (Nombres 10, 31)). Le regard extérieur présente un point de vue différent et instructif s’il est bien dirigé. Quant à l’œil de Bil’am, son champ de vision est délibérément étroit. Il s’arrête sur les détails imparfaits. Nos sages enseignent que les disciples de Bil’am se caractérisent entre autres par leur “mauvais œil”, ceux d’Abraham par leur “bon œil” (Avot 5, 19). Un seul exemple : Abraham tente de trouver un quelques justes dans les villes de Sodom et Gomorrhe pour les sauver tout entières. Tel est l’œil qui recherche le bien. Bil’am au contraire fixe de son regard le peu de mal qui se trouve dans toute chose et s’efforce de l’étendre. La part de vérité qu’il énonce est un venin meurtrier.
Formellement, les merveilleux oracles de Bil’am s’opposent au comportement dévoyé du peuple. Ils établissent en fait une perspective à l’histoire d’Israël et de l’humanité. C’est à nous de réaliser ses prophéties. Elles font naître l’espoir que le bien est toujours possible. A nous d’ouvrir l’œil pour le contempler.

samedi 21 juin 2008

Réflexion sur la sidra Houqat

Les années du silence

Dans la Tora, le terme d’impureté a un sens assez lointain de celui très flou qu’il connaît aujourd’hui. D’une manière général, l’impureté a pour origine Toute personne midayant contractée le plus haut degré d'impureté au contact d'un mort est interdite d'entrée au Sanctuaire. La loi de la vache rousse décrit le mode de purification de cette impureté.De toutes les lois de la Tora, celle de la vache rousse est souvent considérée comme la plus étrange. Elle semble "magique" et intervertit le pur et l'impur, la vie et la mort. Un autre aspect de cette loi ajoute à son mystère : son emplacement dans la Tora. Elle est placée entre la révolte de Qorah et la nouvelle plainte des enfants d'Israël qui demandent de l'eau. Quelle séparation la loi de la vache rousse établit-elle entre ces évènements. Quel lien entretient-elle ?

Le moment et la place de la loi de la vache rousse

Pourtant dans le début du livre de Bamidbar, il est déjà question de cette purification. En raison de leur impureté, des hommes se plaignent en effet à Moshé de ne pas pouvoir offrir le sacrifice pascal en son temps. D. dit alors à Moshé qu'ils doivent l'offrir le mois suivant, une fois purifiés. Cette loi du pessah shéni / deuxième pâques date du premier mois de la deuxième année après la sortie d'Egypte. La loi de la vache a donc été enseignée, au plus tard, à cette date et non entre la révolte de Qorah et la plainte des enfants d'Israël à Mériva. Il en ressort que la loi de la vache rousse a été déplacée de son contexte et insérée au centre du Livre de Bamidbar. Une telle étude de datation, appliquée aux autres épisodes du Livre de Bamidbar, apporte un éclairage très utile à la compréhension du texte. On découvre ainsi que la loi de la vache rousse est située précisément à l'endroit d'un long silence de la Tora.

Où se situe, dans le texte, la loi de la vache rousse ? Les sidrot précédentes décrivent comment le peuple se plaint de la manne, perd espoir après le retour des explorateurs puis est condamné à passer en tout quarante ans dans le désert. Le peuple participe également dans une certaine mesure à la révolte de Qorah et subit ses tragiques conséquences. Dans les récits suivant, le peuple se plaint encore du manque d'eau, a cette fois en dégout la manne et se laisse séduire par la débauche et l'idolâtrie. Rien ne semble donc changer radicalement. Pourtant les deux ensembles de récits diffèrent au moins sur deux points. 1. Ils se déroulent à au moins 37 ans d'écart. 2. Il s'agit donc de la génération suivante. La loi de la vache rousse se situe donc précisément en lieu est place de l'histoire de 37 années de la traversée du désert !

D'une génération à l'autre

Sans une lecture un peu attentive on ne se rend pas compte de ce saut dans le temps. Non seulement la Tora ne le dit pas clairement, mais elle entretient même la confusion. Les récits de la quarantième année sont introduits par un verset apparemment anodin (Nom. 20, 1) :

"Les enfants d'Israël arrivèrent - toute l'assemblée - au désert de Tsin, dans le premier mois, et le peuple s'arrêta à Qadesh."

"Dans le premier mois" de quelle année ? Sans précision, le texte laisse supposer qu'il s'agit de l'année suivante celle des récits précédents. Il ne s'avère que implicitement que nous passons à la quarantième année. Ainsi, en omettant l'année des nouveaux évènements la Tora renforce l'impression que rien n'a changé dans la conduite du peuple depuis la sortie d'Egypte. Si la nouvelle génération ressemble à celle de ses pères, pourquoi mérite-t-elle alors d'entrer en Terre d'Israël ? Pour répondre à cette question, il faut se rappeler la seule raison invoquée par D. lors de la condamnation à demeurer dans le désert (Nom. 14, 28) :

"Selon les paroles que vous m'avez fait entendre, ainsi vous ferai-je."

Le refus d'entrer en Terre d'Israël et le manque de confiance en D. ont empêché la première génération d'entrer sur la Terre promise. Or sur ces points, il est aisé de constater combien la nouvelle génération diffère de la première. Cette génération commet les mêmes fautes que celles de ses pères, elle mène également ses premiers combats. Cette fois le peuple fait preuve de courage et de détermination. Cela ne signifie pas que les hommes de cette génération soient assurés de leur supériorité militaire ou qu'ils sous-estiment leurs ennemis. Leur courage est l'expression sincère de leur volonté de se soumettre aux ordres de D.. Cela peut paraître étonnant, mais telle est en vérité la nature humaine, faite d'apparentes contradictions. Les mêmes hommes fautent, trébuchent, se trompent et sont pourtant animés d'une fois sincère en D.. Leur volonté de Le servir est profonde même s'il leur arrive de mal l'exprimer ou de dévier. Cela nous apprend que D. n'a pas attendu qu'Israël atteigne un stade de perfection pour lui donner la Terre d'Israël. De même pour la génération précédente, ce n'est qu'à partir de la faute des explorateurs qu'elle est condamnée à demeurer dans le désert. Le niveau attendu par D. est celui de la volonté, celui où, en dépit des erreurs, l'homme ne manque pas les occasions.

L'aboutissement de l'histoire de notre peuple est le fruit d'un long apprentissage qui se fonde nécessairement sur l'accomplissement des mitsvot / commandements. Les mitsvot constituent concrètement l'expression de notre volonté, de notre désir d'avancer. L'erreur est humaine, les doutes et les tâtonnements aussi. Mais armé de la ferme volonté de toujours s'améliorer, de ne jamais se suffire et de s'élever toujours plus haut, l'espoir est permis. C'est cette espoir, maintenu par les centaines de générations qui nous ont précédés qui forme la trame de notre histoire. Nous en sommes nous aujourd'hui les acteurs. Il n'appartient qu'à nous d'avoir à nouveau la ferme volonté de la réaliser.

Le pur de l'impur, la vie de la mort

La loi de la vache rousse est placée entre les deux générations. Que dit le lourd silence qu'elle recouvre ? Il exprime sans mots la résignation d'une génération entière vouée à la mort, à la faillite de ses espérances, à l'impression de s'arrêter sur le chemin de la Terre promise. Ce même silence nous révèle également la détermination de cette génération à transmettre, à enseigner, à planter les souches dont les fruits pousseront alors qu'elle ne sera plus là. De cette union entre les générations ressort la responsabilité assumée de ses actes passés, la volonté de réparation, la compréhension d'une attente patiente, l'assurance en D. malgré les erreurs. Pourquoi avoir alors choisi cette mystérieuse loi pour faire le lien autant qu'elle marque la séparation ? Peut-être parce que plus que toute autre elle exprime l'idée d'un renouvèlement toujours possible, d'une purification. Par cette loi D. nous enseigne ce que l'homme ne peut pas admettre naturellement : de la mort et de la cendre peut renaitre la vie. Comme ces prêtres qui se rendaient impurs afin de purifier leurs frères, il faut admettre que l'on ne peut pas aider sans un don de soi.

Dans les cendres de la vache rousse comment reconnaitre l'ancienne perfection ? De même, il faut parfois faire le deuil d'un passé idéal, d'une espérance inaboutie pour laisser la place à une autre vie. C'est de se défi merveilleux à relever que s'ouvre l'accès au Sanctuaire.



Ariel REBIBO

Réflexion sur la sidra Qorah

« L’assemblée de l’Eternel »

La plus importante opposition à Moïse dans le désert est celle de Qorah / Coré.

Les crises qui se produisent jusque alors dans le peuple d’Israël sont dues à son manque de courage ou d’assurance en l’Éternel. Dans des situations de faim, de soif ou de peur le peuple évoque la possibilité d’un retour en Égypte ou d’une mort dans le désert. L’Éternel le contraint alors à toujours aller de l’avant. Qorah quant à lui n’a aucun désir de revenir en arrière. Au contraire, il assume pleinement l’Histoire prodigieuse que le peuple d’Israël a vécu lors de la sortie d’Égypte et au pied du Mont Sinaï. Ce que contestent Qorah et son assemblée c’est l’autorité de Moïse et de son frère Aharon (Nombres 16, 3).

« En voilà assez ! leur dirent-ils. Tous les membres de la communauté sont saints et l’Eternel est au milieu d’eux ; de quel droit vous élevez-vous au-dessus de l’assemblée de l’Eternel ? »

Ils souhaitent donc plus d’égalité au sein du peuple de Dieu. La fin tragique de Qorah et de son assemblée indique pourtant que ses requêtes ne sont pas acceptées par l’Éternel. L’erreur du discours de Qorah est de considérer comme un acquis ce qui relève d’un devoir. L’Éternel ordonne à chaque individu du peuple d’Israël de devenir saint. Ce titre n’est pas transmis héréditairement ou acquis simplement en assistant à une révélation divine. La sainteté s’applique à la vie de celui ou celle qui se consacre à sanctifier son esprit, ses sentiments et chacun de ses actes dans ses rapports à autrui et à l’Éternel. De la même manière, l’Eternel ne se trouve pas automatiquement au milieu du peuple qui lui aura construit Son Sanctuaire mais uniquement parmi ceux qui en commun établissent partout sur terre Sa résidence.



Ariel REBIBO


Réflexion sur la sidra Shelah lekha

L’espoir perdu

Avant d’entrer en Terre de Canaan, les enfants d’Israël envoient douze explorateurs vers la Terre promise. Après quarante jours les explorateurs reviennent. Ils présentent les magnifiques fruits qu’ils ont ramené de la Terre de Canaan. Effectivement, ils sont allés dans un pays ruisselant de lait et de miel. Mais le peuple qui l’habite est très puissant, les villes sont des forteresses et toutes ses frontières sont habitées par différents peuples. Ils réussissent ainsi à décourager le peuple qui désire alors retourner en Égypte.
En exposant aux yeux de tous les fruits extraordinaires de la Terre de Canaan, les explorateurs éveillent délibérément le désir et l’espoir des enfants d’Israël. Il y a à peine plus d’un an ils étaient esclaves d’un régime tyrannique. Depuis ils avancent dans le désert vers la Terre de leurs ancêtres. Ils entendent à présent que cette Terre ruisselle bien de lait et de miel comme Moïse le leur avait promis. Leurs rêves commencent enfin à devenir une réalité. Les explorateurs l’ont vraiment vu ce pays, ils ont dit que tout était vrai. Et les voilà les beaux fruits de la Terre d’Abraham ! Une fois le rêve exhibé, assurés que l’attention de tous se porte sur la moindre de leurs paroles, les explorateurs poursuivent leur récit. Mais,... nous n’y arriverons pas. Ce pays est extraordinaire, trop beau, nous n’y arriverons jamais. Les coeurs débordant de bonheur se contractent et les yeux scintillant de joie se mettent alors à pleurer.
Il existe deux façons de briser un rêve. En affirmant premièrement que tout n’est qu’illusion. La réalité est très différente de ce que l’on croit et bien moins belle. Une fois arrivé au bout de son chemin, le rêveur se rendra compte que cela ne valait pas la peine d’attendre et de fournir autant d’efforts. Il cherche très loin ce qu’il peut trouver ici et en mieux. Le rêveur se trompe de rêve. L’autre façon consiste au contraire à déclarer que le rêve est le plus beau qui soit. Si seulement il pouvait se réaliser, mais le rêveur n’en n’est pas capable. Le rêveur se trompe d’homme. les explorateurs ont choisi cette seconde méthode, elle est bien plus destructrice.

Ariel REBIBO

vendredi 13 juin 2008

Réflexion sur la sidra beha'alotekha

Le désir du désir

Pendant près d’un an, les enfants d’Israël ont campé au pied du Mont Sinaï. Durant ce temps ils ont construit le sanctuaire et se sont placés tout autour, en fonction de leur appartenance à telle ou telle famille de Lévi ou à l’une des douze tribus d’Israël. Ils sont enfin prêts à traverser le désert en direction de la Terre de Canaan. Mais dès leurs premières étapes, ils expriment des mécontentements. Des reproches sont formulés à l’égard de Moïse et de l’Eternel. Finalement, cette génération libérée de l’esclavage égyptien, est condamnée, en raison de sa conduite, à périr dans le désert.

En quittant le Mont Sinaï, le peuple d’Israël est suffisamment organisé et préparé pour entrer en Terre de Canaan. Cependant en leurs fors intérieurs les enfants d’Israël ne sont pas disposés à aller de l’avant. Les querelles et les rebellions qui se produisent dans le désert sont l’expression de leurs multiples appréhensions, à l’aube de l’extraordinaire et terrible histoire qui commence avec eux. Intéressons-nous aux deux premières crises. Le peuple commence par se lamenter mais la Tora ne nous dit pas ce qu’il dit (Nombres, 11, 1) :

Le peuple affecta de se plaindre amèrement aux oreilles de Dieu. Dieu l’entendit et sa colère s’enflamma, le feu de l’Eternel sévit parmi eux, et il dévora les dernières lignes du camp.”

Le peuple ne formule pas une critique précise. Il ne l’ose peut-être pas mais surtout il ne peut pas le faire car il ne sait pas précisément ce qui ne va pas. En quittant le Mont Sinaï une atmosphère confuse de mécontentement s’installe. Dieu réagit immédiatement, ce qui semble délier les langues (11, 4) :

Or, le ramassis de gens qui était en son sein [du peuple d’Israël] désira un désir. A leur tour les enfants d’Israël se remirent à pleurer : Qui nous donnera de la viande à manger. Nous nous rappelons du poisson que nous mangions gratuitement en Egypte, des concombres et des melons, des poireaux, des oignons et des aulx. Maintenant, notre âme est desséchée, plus rien, nos yeux ne voient plus que la manne.”

Cette deuxième crise est constituée de deux moments. Le ramassis de gens commence à désirer, mais l’objet de ce désir n’est pas exprimé. Ensuite les enfants d’Israël demandent de la viande, ne voulant plus de la manne. La viande n’est pas leur véritable revendication. Elle permet seulement d’exprimer leur malaise, leur opposition à l’ordre établi depuis la sortie d’Egypte, l’alliance du Sinaï et l’édification du sanctuaire. Leur vie était-elle réellement plus agréable en Egypte ? Comment peuvent-ils exprimer une nostalgie de cette époque ? Leur vie était rendue amère par un dur travail, leur souffle coupé, leurs mains dans le mortier et les briques et leurs garçons jetés au Nil ! Eux-même reconnaissent ne pas avoir mangé de viande en Egypte. Et s’ils ont mangé du poisson “gratuitement”, à quel prix l’ont-ils effectivement payé ? Quelle est donc leur réclamation ?

Libéré de l’esclavage égyptien, protégé et guidé par des nuées le jour et une colonne de feu la nuit, nourri chaque jour par la manne tombée du ciel sur une couche de rosée, le peuple d’Israël ne manque de rien dans le désert. Il n’a besoin de rien ; si ce n’est du manque lui-même. L’envie de ce que l’on ne possède pas est un besoin en tant que tel. Le désir est un plaisir par lui-même. Inondé de bienfaits divins, ce que le peuple désire c’est le désir lui-même.

En mangeant chaque jour de la manne, il se rassasient sans fournir aucun effort et sans même rien demander, grâce à Dieu. Mais leur existence s’efface peu à peu devant celle omniprésente et indispensable de Dieu. Si seulement il pouvaient manquer de quelque chose qu’ils puisent rechercher, atteindre, préparer et posséder grâce à eux ! Cependant, ils savent que même entouré de nuées, rien n’est donné gratuitement. Un effort leur est bien sûr demander. Ils doivent suivre l’alliance du Sinaï. S’ils perdent l’impression d’exister à cause de tous les bienfaits divin, ils doivent transformer leur existence, l’élever bien au dessus des simples désirs qui sont les leurs, la sanctifier pour que Dieu réside à l’intérieur de chacun d’eux. Or c’est précisément ce dont ils ont peur. En sont-ils vraiment capables et au bout de combien de temps, après combien de difficultés, d’erreurs et de recommencements ?

Nous nous rappelons du poisson que nous mangions gratuitement en Egypte, des concombres et des melons, des poireaux, des oignons et des aulx.”

“Gratuitement”, nous dise nos sage, gratuitement des commandements. Nous voulons une vie avec ses petits tracas, ses manques et ses désirs. Mais nous n’avons rien de tout cela. la manne devant nos yeux nous rappelle toujours à nos responsabilités.

Maintenant, notre âme est desséchée, plus rien, nos yeux ne voient plus que la manne.”

Toute société a des défis à relever, la paix avec les pays voisins, la sécurité à l’intérieur, la lutte contre la pauvreté et le chômage, la prospérité économique. Mais une fois tous ces objectifs atteints, ou presque, que reste-t-il à faire ? Quel idéal peut encore mener les gens au combat, déplacer les foules, donner un sens à la vie ? La tentation est grande pour certains de regretter amèrement le passé durant lequel il fallait peiner pour vivre. Quant à d’autres, ils sont en quête de nouveaux désirs, créés pour la circonstance sur les ruines des valeurs et des principes admis jusqu’alors. Ces derniers n’ont pourtant pas tort d’être encore assoiffés après avoir goûté et abusé des meilleurs breuvages, gâtés plus qu’aucune génération avant eux. Le défi qui reste à relever est le plus merveilleux, continuer à aller de l’avant quant on possède tout. Se diriger vers une terre nouvelle qu’il reste à découvrir, à posséder, habiter, labourer, semer et moissonner comme on ne l’a jamais fait auparavant. Il nous reste encore et pour longtemps à récolter les fruits d’une existence plus juste, plus riche et plus intense.